pardon

Lors de mon entretien annuel avec ma chef de service, j'ai eu une phrase critique envers deux de mes collègues que j'ai accusé de ne pas prendre leur part de la lourde charge de travail qui repose sur mes épaules.

C'était exagéré, c'est de la médisance.
Je ne me trouve aucune excuse.
C'est une faute, une simple phrase qui me laisse un souvenir brûlant.
Je voudrais revenir en arrière, effacer ces mots mais c'est impossible, n'est-ce-pas?  

Moi qui me glorifiais de ne pas critiquer, d'être au-delà des ragots de bureau,

Moi qui fut victime par le passé de paroles médisantes et injustes, voilà que je me surprend à agir de même.

Ma faute est devant moi, nulle part où me cacher d'elle.

Et plus j'essaie de comprendre pourquoi j'ai dit cela, plus je vois que c'est l'intention de faire mousser mon ego, de créer une connivence à bon compte sur le dos de personnes absentes, donc incapables de se défendre dans l'instant.

Je fais l'expérience concrète du karma: une intention, ici mauvaise, provoque une parole mauvaise. Cette parole non-juste provoque de la souffrance chez moi et, s'ils viennent à l'apprendre, chez mes collègues.

Ce karma, rien ne peut l'effacer mais je peux le transcender, me pardonner en tâchant, dans la mesure du possible, de réparer le mal. Et surtout d'en tirer une bonne leçon pour l'avenir

Je ne vaux pas mieux que les autres, je ne vaux pas mieux que celui qui médit de moi. Quelle leçon d'humilité !

Mais il y a une chose positive: j'ai la chance de voir le mal que je fais, de le regretter amèrement et d'en tirer une vigilance particulière pour ne plus recommencer. J'en tire aussi une proximité nouvelle avec les méchants. Je porte en moi les mêmes tares. Et cela, je ne dois pas l'oublier.

Jusqu'à présent, il me semblait indispensable que l'auteur du mal se repente, reconnaisse sa faute pour pouvoir lui pardonner.

J'apprend de cette expérience que je peux aussi pardonner à celui qui ne me demande pas pardon. à celui qui ne voit pas le mal qu'il me fait ou qui ne le regrette pas. Je peux lui pardonner car j'ai vu que je suis faite de la même pâte que lui. Et cette capacité de pardonner me libère .

Je peux donc pardonner parce que je sais que le mal vient de la souffrance.

Je peux pardonner car je sais que le mal vient de l'ignorance.

Alors merci à toi qui m'a fait souffrir car tu m'as permis d'apprendre cette difficile leçon.

forgiveness

Le Bouddha avait institué un rituel bimensuel durant lequel les moines venaient avouer leurs fautes en public 

"Tous les quinze jours (à la pleine lune et à la nouvelle lune), une récitation publique des préceptes a lieu, en présence de l'ensemble de la communauté : les moines sont invités à déclarer s'ils ont transgressé l'une de ses règles ou à garder le silence dans le cas contraire. Cette cérémonie de "confession publique" (à laquelle ne participent pas les laïcs) est le seul rituel communautaire auquel sont tenus d'assister tous les moines." Les fondements du bouddhisme

Pour nos frères chrétiens qui vivent en ce moment la montée vers Pâques, le temps est venu de demander le sacrement de réconciliation - ou confession. 

Je trouve belle cette attention commune à la confession et au pardon, si libérateur du poids de nos fautes et qui nous ouvre le coeur!

Je te propose quelques passages de mes lectures bien éclairantes sur ce sujet:

D'abord, ce petit texte que j'ai trouvé sur le site de La Croix:

Bouddhisme: le pardon est un acte de sagesse libératrice

Pour un chrétien, le pardon de Dieu est primordial. À travers ce pardon, Dieu libère l'homme de la prison dans laquelle il s'enferme par son comportement vis-à-vis des autres, vis-à-vis de lui-même et vis-à-vis de Dieu. Le pardon de Dieu invite l'homme à recommencer chaque jour et à aller toujours plus loin.

 Dieu appelle aussi chacun à pardonner à ses semblables - c'est-à-dire à renoncer à la tentation d'enfermer autrui dans sa manière de se comporter à un moment donné, et à faire cela sans limites. C'est ainsi qu'un chrétien avance sur le chemin de la perfection.

 Quand un bouddhiste pardonne, c'est lui qui en est le premier bénéficiaire

 Dans le bouddhisme, où l'idée d'un Dieu d'amour qui pardonne n'existe pas, ce qui est mis en avant est l'effet que le pardon peut avoir sur celui qui pardonne. Quand un bouddhiste pardonne, c'est lui qui en est le premier bénéficiaire. Le pardon est en effet l'un des visages de la sagesse libératrice que le Bouddha a découverte.

 Dans l'acte même de pardonner, le bouddhiste reconnaît que l'autre n'est pas aussi différent qu'il peut en avoir l'air ; il affirme que tous les êtres vivants, sans exception, sont dépendants les uns des autres. Ainsi se situe-t-il dans ce monde avec lucidité. Quant à celui qui est pardonné, il peut être conduit par cette expérience à réfléchir à la même vérité, et à se libérer progressivement à son tour de tout comportement égocentrique.

Ma lecture actuelle ne fait pas l'impasse sur le sujet:

Bouddhisme pour les mères
pages 105-106

«Nous pouvons arriver à un stade dans certaines relations où le seul moyen d'avancer dans notre vie est d'accorder une amnistie, de pardonner. Si nous continuons à nourrir des ressentiments, en ruminant tous les jours notre colère à cause des blessures passées, notre esprit devient trop exigu pour accueillir les joies de la vie. Le pardon peut sembler une réaction irrationnelle face à un comportement dépourvu de tact, mais une fois que nous avons réussi à pardonner, nous abandonnons des sentiments et souvenirs pénibles qui nous font souffrir. C'est un acte de compassion dont nous pouvons nous sentir fier, une opportunité de goûter notre progrès spirituel. Dans certains cas, c'est l'acte d'amour et de compassion absolu.

Certes, il est souvent irréaliste de passer trop rapidement de la force de la colère à un pardon après un épisode blessant. Nous ne pouvons pas pardonner simplement parce que nous le "devrions"; nous ne pouvons nous l'imposer avant d'être prêt [...]

Parfois, le pardon ne peut être qu'un but à long terme qui demandera de nombreuses années de travail. Il nous faudra peut être attendre que cela arrive et, entre-temps, nous observons nos émotions suscitées par un événement passé se transformer subtilement. La fureur peut se muer en un sentiment plus modéré, moins déstabilisant, de résignation.. Nous aurons peut-être à souffrir mille morts sur le chemin qui mène au pardon, mais pour nous soulager du fardeau de la rancune, l'effort en vaut la peine.

Le pardon peut être le constat judicieux que nous luttons tous contre l'illusion, la confusion et l'imperfection. Il peut être utile de se rappeler les circonstances où nous avons faut du mal à autrui, où nous nous sommes comportés égoïstement et avons eu besoin d'être pardonnés. Ou nous pouvons découvrir que nous devons accepter notre propre responsabilité dans un conflit - nos intentions, nos actions et nos propos étaient-ils tous salutaires?

Soyez conscients de l'effet sur votre corps du refus de pardonner. Où stockez-vous la tension? Comment cela affecte-t-il votre état d'esprit? Comprenez l'effet qu'une rancune a sur vous et sur votre karma. Imaginez les façons dont votre vie serait différente si vous étiez libérés de cette rancune.»

Et pour aller plus loin

Pardon et réconciliation dans le bouddhisme
La notion de Karma transforme notre notion de la faute et du pardon

Par Jean-François Gantois

Le pardon et la réconciliation dans le bouddhisme ont un sens sensiblement différent que celui qu’il a dans les monothéismes. D’abord, selon les érudits, le mot même de pardon n’a d’équivalent exact ni en sanskrit ni en pali. La faute ou la blessure infligée à autrui s’inscrit dans un nombre d’existences infini et non pas une seule et unique, le caractère du pardon revêt donc un caractère moins dramatique. Selon le bouddhisme, si nous sommes renés dans cette existence conditionnée, c’est en raison de nombreuses fautes et de notre manque de sagesse. Mais, puisque nous avons obtenu la précieuse existence humaine, en raison aussi de grands mérites. La loi du karma, loi de causalité, naturelle, que l’on constate mais qui n'est pas une justice divine, veut que tout acte ait sa rétribution, sous forme de bonheur pour les actes positifs, sous forme de souffrance pour les actes négatifs. Cette rétribution est automatique, nul ne peut y échapper.  Néanmoins, l’énergie engagée dans les actes, positifs ou négatifs, n’est pas infinie, elle s’épuise. D'où l’impermanence. Nous ne connaissons pas notre karma et ne sommes donc jamais sûrs d’obtenir ni conserver une existence favorable. Notre karma évolue en fonction des actes nouveaux que nous accomplissons. Il n’est pas une fatalité. A ce sujet, le Bouddha a dit : Si vous voulez connaître vos existences passées, considérez votre situation présente ; si vous voulez connaître vos existences futures, considérez vos actes présents (ceux du corps, de la parole et de l’esprit).

Le but, l’éveil, est l’extinction du karma, non pas l’accumulation d'actes positifs pour obtenir une bonne renaissance, toujours aléatoire, mais bien de se libérer du cycle des existences conditionnées. Cette libération exige la compassion universelle, au point que les bodhisattvas subordonnent leur entrée en nirvana à la libération de tous les êtres. Nous sommes au cœur de la question. Si l’on réagit par la haine ou la violence à l’injure, au crime, à la souffrance qui nous sont infligés, nous nouons et renforçons des liens karmiques négatifs qui iront croissant sans cesse, aussi bien pour nous que pour le coupable. C’est l’entraînement assuré vers les renaissances inférieures. La vengeance relève de la haine-aversion, l’un des trois poisons fondamentaux de l’esprit, les deux autres étant le désir-attachement et la stupidité.

Dun côté, l’exigence de pardon et de réconciliation est moins dramatique dans le bouddhisme que dans les religions du Livre puisque tout acte peut toujours être transcendé. D’un autre côté, il a des conséquences incommensurables, pouvant s’étendre à un nombre infini d’existences et, de plus, être contagieux. Le pardon est donc la seule solution raisonnable, rationnelle. Le coupable subira la rétribution de son acte. Nul n’y peut rien. Mais, s’il est pardonné, la chaîne des actes négatifs consécutifs à la faute sera rompue. Quant à celui qui aura pardonné, non seulement il évitera toute conséquence négative pour lui-même, au contraire, il développera sa compassion qui relève de sa nature ultime de Bouddha, et se rapprochera de l’Eveil. En se vengeant, il subirait par entraînement les conséquences douloureuses de son acte et accroîtrait les démérites du coupable. A ce sujet, le Dalaï-Lama a dit : Se venger est comme se gratter où ça vous démange. D’abord, ça fait du bien, puis la démangeaison s’accroît et l’irritation se généralise. Pour Odon Vallet, le pardon est comme un antibiotique qui préserve la communauté de la contamination.

Le Bouddha Sakyamouni, comme tous les fondateurs des grandes religions, a été confronté à la question. Son neveu Devadatta, jaloux de son prestige, avait tenté de l’assassiner. Si le Bouddha ne lui avait pas pardonné, il se serait peut-être produit un schisme dans le sangha, car Devadatta avait de nombreux partisans.

Dans le vajrayana, la méditation sur les yidams offre la possibilité de purifier son karma en allant directement à notre nature de Bouddha. Il est question aussi de transmutation des émotions négatives dans le mahayana, dont le vajrayana est une section. Lilian Silburn, dans sa somme intitulée Le Bouddhisme, (Fayard, p. 282), écrit : « Asanga, dans un long passage d’abord cité (st.11), va plus loin encore puisqu’il suggère que c’est par l’attraction que l’on se libère de l'attraction. Pour se libérer des inclinations, le bodhisattva ne les subit pas, ne les refoule pas, ne les corrige pas à l’aide de vertus, mais prend l’initiative à leur égard en les situant dans la nature absolue (...) Par le renversement du support, l’attraction replongée en sa source s'élargit à l’infini et recouvre l’efficience sans que rien n’ait été vraiment éliminé : elle se transforme même en une profonde tendresse, un insatiable dévouement quand le bodhisattva se consacre tout entier au salut et au bonheur des êtres. Grâce au renoncement parfait qu’exige le salut des êtres, l’attraction ne s’exerce plus au profit du moi qui est aboli, et son énergie purifiée brille d’un intense amour. »

Le pardon concerne surtout des actes exceptionnellement graves, de ceux dits, dans le bouddhisme, aux conséquences incommensurables qui entraînent une renaissance immédiate dans les enfers les plus douloureux, sans même passer par l’état intermédiaire entre une mort et une renaissance (bardo), selon le vajrayana. Ces cinq actes aux conséquences incommensurables sont : tuer son père, sa mère, un arhat ou son lama, semer la discorde dans le sangha, blesser délibérément un Bouddha. Les cinq actes aux conséquences presque incommensurables sont tuer un moine ou une nonne, séduire un moine ou une nonne, détruire ou mutiler des représentations de Bouddha, des Écritures ou un temple.

On peut considérer que les grands criminels de l’histoire récente, les Hitler, Staline, Mao, ou les Khmers rouges, se sont rendus coupables d’actes aux conséquences (presque) incommensurables. Leurs rescapés peuvent-ils pardonner ? Comment pourraient-ils pardonner au nom de ceux qui ont été massacrés ? L’important est de comprendre la loi du karma et de rompre la chaîne des entraînements négatifs dont l’accumulation a abouti à l’accomplissement de ces actes monstrueux. C'est aussi de ne pas oublier, afin d’éviter le renouvellement de ces tragédies. L’esprit doit être clair : la sagesse exige de refuser toute sorte de chantage, du genre : si vous ne me pardonnez pas, quoi que j'aie fait, c'est que vous êtes inconséquent avec votre tradition. Le Dalaï Lama a pardonné aux communistes chinois, sans contrepartie, sans chantage, sincèrement.

La compassion relativise la faute. Elle permet une détente évitant l’aggravation du mal. Elle offre au coupable une issue pour s'engager dans une autre voie. Mais il faut toujours garder à l’esprit, dans le bouddhisme, qu’il ny a pas de vérité unique ni de justice absolue, sauf dans la réalisation de la nature ultime, la bouddhéité. Il n’y a ni ordre parfait, ni vérité unique et transcendante pouvant servir de base pour imposer quoi que ce soit à quiconque. Les vérités sont plurielles, tout est relatif : les fautes et le pardon, et nul n’est dans l’absolu de la vérité et de l’erreur. Chacun subira les conséquences de ses actes et ce qu’il vit est la conséquence d’actes accomplis antérieurement.

L’harmonie entre les êtres est importante. Le Bouddha avait instauré une sorte de confession parmi ses moines. Tous les quinze jours, chacun devait reconnaître publiquement ses manques envers la communauté. En cas de litige entre deux ou plusieurs moines, la communauté était prise à témoin et rendait un jugement. Chacun s’engageait à respecter ce jugement. Ainsi, l’harmonie régnait. De même, la parabole des quatre animaux. L’éléphant, le singe, le lièvre et le corbeau se disputaient pour savoir quelle devrait être la hiérarchie entre eux. Ils prirent à témoin un arbre pour connaître leur ancienneté. L’éléphant déclara avoir connu l’arbre quand il en a goûté les feuilles ; le singe, lorsqu’il a pu jouer avec ses premières branches ; le lièvre a déclaré avoir assisté à sa sortie de terre et le corbeau avoir lâché la graine qui est devenue cet arbre. Ainsi, acceptant cet ordre, contraire à la longévité naturelle, ils vécurent en harmonie. La tradition ajoute que conserver chez soi cette représentation est un gage d’harmonie familiale.

La contagion du mal, notamment par la vengeance, est une application de la loi de l’interdépendance. Le méditant bouddhiste est invité à considérer son ennemi (celui qui veut lui nuire ou s’oppose à lui) comme son maître, qui lui révèle ses défauts, alors que ses amis, par leur flatterie ou leur admiration, renforcent son illusion de l’ego, son orgueil. Par le développement de la miséricorde et de la compassion, exprimées, dans le vajrayana, par la pratique de Tchenrézi (Avalotikeshvara), il aura pour principal, puis unique souci, de rapprocher tous les hommes entre eux, d’apaiser les conflits, sans jugement, sans considération partisane d’amis ou d’ennemis, qu’ils soient bouddhistes ou non. Il se gardera de juger les autres traditions spirituelles, considérant que les fondateurs des grandes religions sont tous des bodhisattvas ayant exprimé leur sagesse par un enseignement adapté aux hommes et aux cultures de leur temps. Il verra aussi en chaque être une ancienne mère à laquelle il doit rendre la bonté qu'un être humain doit à sa mère actuelle. Voir en Hitler ou Pol Pot son ancienne mère est peut-être une vision surhumaine. Elle est néanmoins celle du bodhisattva. Il ne peut que faire des vœux pour que ses actes aux conséquences (presque) incommensurables ne se généralisent pas et qu’elle vainque promptement l’illusion, l’ignorance fondamentale, qui l’ont amené où elle est tombée.

Les écritures disent : pourquoi détester l'homme qui nous frappe avec un bâton alors que c’est du bâton que l’on reçoit vraiment la souffrance ? Proposition absurde mais éclairante qui signifie que ce que l’on doit haïr n'est jamais l’être souffrant en raison de son ignorance mais l’ignorance elle-même.

http://www.buddhaline.net/Pardon-et-reconciliation-dans-le