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Cet article inattendu de Charles Pépin dans le Madame Figaro m'a plu par la force qui s'en dégage. Ses formules coup de poing donnent de la puissance à la joie qu'elles désignent. Vivifiant!

«C'est dans la souffrance, l'échec ou le deuil qu'un individu sait s'il est capable, selon le mot de Nietzsche, du "grand oui à la vie "»

«Si le bonheur est une sérénité durable, il n'est plus possible dans un pays où l'on sait désormais qu'un attentat suicide peut endeuiller, à n'importe quel instant, n'importe quelle terrasse ou salle de concerts. Au fond, le véritable sens de la joie est de se déployer contre, tout contre l'impossibilité du bonheur

La joie de vivre malgré tout. Envers et contre tout. Une joie dont chaque instant est arraché à la violence du monde, comme un pied de nez à la bêtise, un bras d'honneur à la barbarie, la meilleure manière de ne pas ressembler à ceux qui veulent notre mort. Une joie intranquille, surtout pas aveugle, lucide sur sa propre précarité : une joie qui se sait menacée et n'en est que plus puissante. »

 

Vivre par gros temps

Et si l'on cultivait la joie malgré le fracas du monde ? Malgré la peur qui fait tanguer nos certitudes ? Tel un phare dans la tempête, le philosophe Charles Pépin éclaire le chemin vers l'élan vital. Revigorant.


L'art d'être heureux par gros temps. Je me souviens de ce que je me suis ditlorsque j'ai découvert cette formule du philosophe Jean Salem* : c'est exactement ça... Si la vie doit être un art, il faut qu'elle le soit par gros temps. Par gros temps aussi. Par gros temps surtout. Si nous devions attendre, pour trouver la joie, d'être épargnés par la violence de l'Histoire, la peur ou la désillusion, nous risquerions d'attendre longtemps. C'est précisément par gros temps que la question du savoir-vivre se pose : nous voilà convoqués, invités à défendre ce à quoi nous tenons. C'est maintenant ou jamais : si nous aimons la vie, voici venu le temps de le montrer. Ce n'est pas aimer la vie que de l'aimer simplement par temps calme. C'est dans la souffrance, l'échec ou le deuil qu'un individu sait s'il est capable, selon le mot de Nietzsche, du « grand oui à la vie ». S'il est capable de cette joie qui, en effet, n'est pas le bonheur, de cette joie qui demeure possible même quand le bonheur ne l'est plus. Si le bonheur est une sérénité durable, il n'est plus possible dans un pays où l'on sait désormais qu'un attentat suicide peut endeuiller, à n'importe quel instant, n'importe quelle terrasse ou salle de concerts. Plus possible dans un pays qui n'a pas fini, n'aura jamais fini de pleurer ses morts. Mais cet impossible rend la joie de vivre encore plus salutaire. Au fond, le véritable sens de la joie est de se déployer contre, tout contre l'impossibilité du bonheur. Elle n'a jamais autant de sens que lorsque la vie est dure, tragique même, décevante ou angoissante : car alors elle n'est pas la joie de vivre dans un monde parfait, pas la joie de vivre comme ceci ou cela, en remplissant tel ou tel critère, en se conformant à tel ou tel modèle - elle est la joie de vivre tout court. La joie de vivre malgré tout. Envers et contre tout. Une joie dont chaque instant est arraché à la violence du monde, comme un pied de nez à la bêtise, un bras d'honneur à la barbarie, la meilleure manière de ne pas ressembler à ceux qui veulent notre mort. Une joie intranquille, surtout pas aveugle, lucide sur sa propre précarité : une joie qui se sait menacée et n'en est que plus puissante. Comment en serait-il autrement pour les animaux humains que nous sommes, tellement conscients, ultra-informés, tenus au courant seconde après seconde des variations les plus infimes de la misère du monde ? Être menacée, c'est l'essence même de notre joie, ainsi que le résume Clément Rosset dans « la Force majeure » : « Il n'est de joie véritable que si elle est en même temps contrariée, en contradiction avec elle-même. la joie est paradoxale ou n'est pas la joie. » Rien de plus vain que de vouloir refouler ou chasser nos mauvaises pensées pour trouver la joie : c'est l'assurance de s'en priver. Sachons au contraire accueillir ce qui nous blesse ou nous effraie. la vraie joie réclame une telle lucidité ; mieux, elle l'invite à danser.

D'un côté, la joie est une réponse au fracas du monde. De l'autre, elle a le pouvoir fou de le mettre en sourdine, de l'éteindre un temps. Dans l'instant de son jaillissement, la joie en effet efface tout. Elle est alors comme cruelle, insensible : soudain, plus rien n'existe qu'elle. Elle est par-delà le Bien et le Mal - amorale. Lorsqu'elle éclate en nous, à la seconde précise de cette irruption, le SDF qui dort au bout de la rue n'existe plus, toutes les souffrances et les injustices sont balayées. Nous aurions tort d'en éprouver de la culpabilité. C'est la preuve même de la puissance de cette ressource : la joie ne demande pas la permission ; elle n'a pas besoin d'autorisation. Heureusement, d'ailleurs : vu l'état du monde, elle l'obtiendrait rarement. Et ne saurait jaillir comme elle le fait parfois dans le coeur de ceux qui n'ont plus rien. Nous avons beaucoup à apprendre d'eux, nous qui avons tant et ne savons plus fêter le miracle de l'existence. Cette joie, si inopinée parfois, telle une vague longtemps retenue, nous rappelle tout simplement que nous sommes au monde. Nous habitons le monde, même lorsqu'il va mal. S'en souvenir n'est pas un mauvais point de départ pour qui veut le changer, s'armer de force d'âme pour essayer de l'améliorer. La joie, écrit Bergson, est la forme proprement humaine de l'élan vital qui traverse tout le vivant : elle est notre manière spécifique d'être vivants. Nous aurions tort de nous priver de cette vitalité, de cette énergie, pour faire face aux défis du temps.

Un an après les attentats de novembre 2015, quelques mois après ceux de Nice et de Saint-Étienne-du-Rouvray, nous avons cette envie de vivre, de défendre la beauté de notre civilisation attaquée, meurtrie. Mais comment faire ? Et surtout que faire de notre peur ? Deux questions qui se posent à chacun d'entre nous et nous laissent désemparés. Dès que nous essayons de penser l'événement, quelque chose résiste, semble échapper à la raison. Le Mal ne se laisse pas facilement saisir. Soixante-dix ans plus tard, nous nous demandons toujours comment le nazisme a été possible. Il n'est pas surprenant que nous soyons aujourd'hui désarmés devant Daech. Face au pire, une petite voix nous souffle que nous avons toujours, et d'avance, gagné : que la civilisation, quelles que soient par ailleurs ses conquêtes militaires, a toujours déjà gagné contre ce qui la menace, que les forces de l'esprit, de l'amour, de la vie ont toujours déjà gagné contre les forces de la haine, du ressentiment, de la mort. Cette petite voix, on aurait aimé l'entendre davantage à l'heure du concert de « nous sommes en guerre ». Mais une autre voix nous dit en même temps que la violence a gagné : la violence de quelques fanatiques, dont certains ne sont que des décérébrés instrumentalisés et drogués, a gagné puisqu'elle nous a pris nos enfants, nos concitoyens, nos frères. Elle a été plus forte que leurs vies. C'est dur à admettre. C'est dur d'y penser. Mais c'est précisément parce qu'il y a des choses difficiles, et difficiles à penser, qu'il y a de la pensée. La pensée n'a de sens que contre ce qui lui résiste. Contre ce qui la menace. C'est ce qui en fait la soeur de la joie. La philosophie s'est toujours développée dans les périodes de trouble, de doute, de crise. Nous écrivons cela pour nous rassurer. Mais ne nions pas que la tâche est ardue : le Mal est là devant nous, et sa conceptualisation périlleuse.

Songer vraiment à ce qui s'est produit au Bataclan, dans les rues de Paris, sur ces terrasses où une jeunesse libre a soudain été privée d'avenir, où des parents ont été à jamais privés de bonheur, c'est retomber dans une sidération qui est exactement la même qu'au temps de l'événement. En un an, rien n'a changé. Dans la sidération, nous sommes tous égaux. Mais lorsqu'elle cesse - et elle cesse nécessairement parce que la vie reprend son cours -, deux camps apparaissent. Deux manières de vivre sa peur. Deux manières de répondre à l'Histoire.

D'un côté, ceux qui prônent le repli, la fermeture, la haine de l'autre, saisissant l'occasion de ce drame pour critiquer notre société prétendument trop ouverte, pas assez autoritaire, pas assez « virile », tous ceux qui pensent qu'il faut ériger partout autour de nous des murs pour nous protéger de cette violence. Tous ceux-là auraient quand même rêvé de murs et de fermeture s'il n'y avait pas eu d'attentats. Ils le faisaient d'ailleurs, mais rencontraient moins d'écho.
De l'autre, ceux qui n'oublient pas que ce qui a été attaqué est justement notre civilisation humaniste, ouverte, progressiste et mélangée, une civilisation qui prône les droits de l'homme et l'égalité hommes-femmes, la curiosité, le sens critique et le doute. Et qui ont donc d'autant plus envie de se battre pour cette civilisation-là. Ils savent qu'abandonner ses valeurs pour lutter contre Daech revient à accomplir précisément la stratégie de Daech, théorisée depuis longtemps par ceux qui ne prennent ni drogues ni armes, et promettent le ciel à leurs « soldats » pour mieux asseoir leur pouvoir ici-bas. Ils savent que s'ils deviennent tristes comme leurs ennemis, ils vont perdre contre plus tristes qu'eux.

Les premiers ont peur de vieillir, de décliner, d'être remplacés. Les seconds ont peur que leur humanisme ne fasse pas le poids devant la menace. Nous avons tous peur - comment en serait-il autrement ? La peur est là : elle ne dépend pas de nous. Seul dépend de nous ce que nous en ferons. Chacun est responsable de ses affects. Les premiers la prennent comme prétexte pour s'autoriser une petitesse dont ils auraient peut-être eu honte en d'autres temps, qu'ils auraient en tout cas assumé de manière moins décomplexée. Les seconds comme une occasion de se souvenir de cette vérité de l'Histoire : les grands peuples utilisent ce qui s'abat sur eux pour devenir encore plus grands.
« There is a crack in everything, that's how the light gets in », chante Leonard Cohen dans « Anthem » (« Il y a une fissure en toute chose, c'est ainsi que passe la lumière »). Encore faut-il n'être pas trop amoindri par les passions tristes pour réussir à garder les yeux ouverts.  

* « Le Bonheur ou l'Art d'être heureux par gros temps », de Jean Salem, éditions Flammarion. 
Charles Pépin vient de faire paraître « les Vertus de l'échec », chez Allary Éditions.

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