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Pendant plusieurs années, la musique a disparu de ma vie. La musique et surtout les chansons. 

Je me souviens que jeune fille, j'avais de puissantes émotions à l'écoute de mes chansons préférées. Je les écoutais en boucle et trouvais un grand bonheur à partager cet amour avec mes amis et à vibrer ensemble, main dans la main, de la même émotion esthétique lors d'un concert.

Et puis j'ai rencontré un homme dont l'univers musical était à mille lieues du mien. Un homme cultivé avec des goûts pointus, qui m'a ouvert les yeux sur la mièvrerie des chansons que j'écoutais, sur la facilité des mélodies, sur leurs grosses ficelles musicales, sur l'absence d'art, de créativité de ces productions commerciales.

Il m'a parlé de l'improvisation, de John Cage. Il m'a appris que le silence est riche pour celui qui sait écouter.

Que l'artiste, le musicien véritable est celui qui sait rester en retrait de son oeuvre pour permettre à l'auditeur de devenir acteur de son écoute, pour pointer le doigt vers l'absolu.

Que c'était là le véritable respect de l'auditeur, la liberté offerte par les vrais artistes. Que toute cette variété, cette pop qui me plaisait, n'était que de la soupe pour la plèbe imbécile. Plèbe dont je faisais partie... 

Je n'osais plus passer un disque, car un sourd mépris tarissait la source de ma joie.

J'ai commencé à écouter autrement mes artistes préférés.

J'ai  intériorisé cette condamnation, tandis que mon coeur restait, hélas,  hermétique à sa musique.

Je me suis donc tenue de plus en plus loin de la musique.

J'ai cessé de chanter autre chose que des berceuses pour mes enfants.

Puisque seul le fado et quelques musiques traditionnelles n'étaient pas décriés, ce sont les seules musiques que j'ai écouté pendant dix ans...

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Depuis quelques semaines, les chansons vibrent à nouveau à mes oreilles. En secret dans le creux de mes écouteurs tout neufs: Mano Solo, Noa, Jeanne Moreau, Johnny Cash, Ferran Savall et ... Stromae.

Je redécouvre cet abandon du corps à la musique, à la voix.

Cette jouissance-là est la bande-son de mon désir, trop longtemps anesthésié.

Quoi de plus charnel que certains timbres de voix? 

Mon goût pour les chansons est éminemment sensuel, émotionnel. Aucune connaissance académique n'entre en ligne de compte.

Ce qui me plaît profondément dans les chansons, c'est la puissance des mots, la parole poétique ciselée dans un refrain.

Et plus encore, c'est  la voix, lorsque, à travers elle, je ressens le souffle de vie, l'âme de celui qui chante, qui se met à nu. 

Ecouter profondément le souffle du chanteur est pour moi une autre façon de vibrer, de toucher l'autre, d'entrer dans son intimité.

Bien sûr l'expérience esthétique du fin connaisseur peut atteindre le sublime. La mienne reste basique. Mais sans fermer la porte à cette science, parfois indispensable pour apprécier certaines musiques, je garde précieusement mon émoi.

Je ne veux plus avoir honte de ce que je suis, de ce que j'aime.

La honte, les jugements esthétiques des autres ne me feront plus taire, ne boucheront plus ni mes oreilles ni mon coeur à ce délicieux frisson...

Je veux retrouver cette délicieuse liberté de chanter à tue-tête, d'écouter fort, d'écouter en boucle jusqu'au dégoût, jusqu'à percer le mystère de cette attirance pour une voix, pour une mélodie et comprendre ce qui me plaît en elle, ce que cela révèle de moi et de celui que j'écoute.

 * Petit hommage impromptu au dernier film d'Alain Resnais, récemment disparu. 

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