11208

J'ai un rapport douloureux à la philosophie et en particulier aux textes philosophiques.

Tout à commencé par la merveilleuse découverte de cette liberté de penser, de remettre en cause l'évidence, en classe de philoterminale.

Ma voie était donc toute trouvée, moi qui m'interrogeais depuis tant d'années déjà sur le sens de l'existence, l'absurdité de la souffrance dans un monde que Dieu avait déserté.

 Mais une fois embarquée dans le concret de la discipline, je me suis heurtée aux "autorités", ces hommes (en majorité) qui avaient pensé bien avant moi et qu'il fallait lire et savoir ressortir opportunément dans les dissertations.

Il s'agissait moins d'apprendre à penser par soi-même que d'apprendre une certaine gymnastique intellectuelle. De briller le plus possible en jonglant savamment avec les concepts.

J'ai découvert que la philosophie comme art de vivre était morte et qu'il n'en restait que cette discipline intellectuelle déconnectée de ma vie réelle et, malgré ma bonne volonté, mon esprit restait rétif à la plupart des classiques. J'avais systématiquement besoin de vade-mecum pour accéder à leur pensée. J'ai cependant poussé l'imposture jusqu'en maîtrise, en passant par l'implacable et prestigieuse khâgne de philosophie.

J'ai longtemps gardé précieusement mes livres de philosophie, alors que je n'avais pas réussi à aller au bout de la plupart.

Je savais en parler savamment mais gardait bien honteusement cette secrète blessure.

Willkommen

Et puis un jour j'ai décidé d'aller de l'avant et de m'en séparer. Un livre qui n'est jamais ouvert est mort. Je leur ai donné une chance de vivre une seconde vie en les offrant à une bibliothèque associative.

Souvent je regrette ce choix. Je n'étais peut-être pas tout à fait prête. Le deuil n'est pas totalement fait.

J'ai souvent le fantasme de me relancer dans la lecture du Gai savoir de Nietzsche, dans la Critique de la raison pratique de Kant et je me souviens avec émotion de l'achat du Monde comme volonté et comme représentation de Schopenhauer.

J'ai la nostalgie d'une certaine forme d'intelligence à laquelle j'ai dû renoncer.

 Ces derniers jours je me suis replongée dans cet univers-là, à travers les émissions télévisées du séduisant Raphaël Enthoven qui aborde des thèmes variés, avec un invité chaque fois différent et vulgarise, de manière assez intéressante, les ouvrages des philosophes.

Il en fait une discipline vivante et actuelle, illustrée par d'immenses photographies entre lesquelles nos deux penseurs déambulent joyeusement, en discutant de l'amitié, du hasard, de l'amour et autres sujets, de manière pédagogique, quoique un peu rapide...


PhilosophieEnthoven

 

 

 

 

 "Appliquer la philosophie à la vie quotidienne, c’est sortir de l’amnésie, surmonter les étiquettes, donner à chaque moment la densité d’une expérience. Contrairement à ce qui a un sens, ou une fonction, la philosophie ne sert à rien mais elle contribue, du coup, à extraire la réalité toute nue de la gangue des lieux communs.

Partant du principe que ce n’est pas la pensée qui donne un sens à la vie mais la vie qui donne des raisons de penser, et que tout ce que nous vivons a déjà été pensé, décrit, décrypté par les philosophes, l’ambition de l’émission est moins d’enseigner quoi que ce soit que d’en appeler à la candeur du téléspectateur en se posant (à l’aide des grands textes philosophiques) les questions que, peut-être, sans le savoir, il porte en lui. 
Loin de céder sur le fond, ou d’éluder la difficulté, « philosophie » est une tentative de dire simplement (mais sans les simplifier) des choses compliquées, de remplacer la conviction par le dialogue, de répondre par le doute à l’actuelle « demande de sens ». En un mot, si nous parlons en marchant, c’est que la philosophie ne tient pas en place."

Raphaël Enthoven